Jogo Bonito : que signifie cette expression du football brésilien ?

un footballeur brésilien pratiquant le beau jeu

Vous avez probablement entendu l'expression mille fois. Jogo bonito ! Deux mots portugais lancés comme un mantra par les commentateurs dès qu'un Brésilien réalise un crochet, dès que la Seleção enchaîne trois passes au premier toucher... Mais que recouvre exactement cette expression, devenue en cinquante ans la signature mondiale du football brésilien ?

Derrière la formule, il y a une histoire passionnante : celle d'un commentaire d'avant-match devenu philosophie nationale, d'une expression confisquée par Nike pour vendre des crampons, et d'une certaine idée du football que beaucoup considèrent aujourd'hui comme menacée.

Une expression aux origines disputées

Première surprise : personne ne sait avec certitude qui a inventé l'expression jogo bonito. Trois pistes principales coexistent. La première remonte aux années 1950, attribuée au milieu de terrain brésilien Waldyr Pereira, de son apelido Didi, double champion du monde en 1958 et 1962, et inventeur de la fameuse "folha seca" (la feuille morte), ce coup franc tombant brusquement dans la lucarne.

La deuxième piste mène à Stuart Hall, commentateur anglais, qui revendique avoir utilisé l'expression "the beautiful game" en 1958 pour décrire Peter Doherty, joueur de Manchester City. Et la troisième, la plus connue, attribue la paternité à Pelé lui-même, qui popularisera la formule à partir des années 1970 jusqu'à en faire le titre de son autobiographie, The Beautiful Game, publiée en 1977.

La vérité, comme souvent, est probablement un mélange des trois.

Plus qu'un jeu : une philosophie

Littéralement, jogo bonito signifie "le jeu beau" en portugais. Mais s'en tenir à la traduction littérale, c'est passer à côté de l'essentiel. Le jogo bonito n'est pas un style, c'est une éthique du football. Une manière de considérer que le résultat ne suffit pas — encore faut-il que la victoire soit obtenue avec panache, technique, créativité et joie.

Concrètement, ce sont les dribbles inutiles mais magnifiques de Garrincha. Les passes aveugles de Sócrates. Les feintes de corps de Romário. Les coups francs flottants de Ronaldinho. Les bicyclettes de Pelé. Le jogo bonito met le geste avant le score, l'expression avant l'efficacité, le spectacle avant la stratégie. Il refuse l'idée selon laquelle "le football, c'est gagner" — au profit d'une autre, plus exigeante : "le football, c'est gagner en faisant rêver."

1958-1970 : la consécration mondiale

Le jogo bonito conquiert la planète lors de trois Coupes du monde mythiques. En 1958 en Suède, un Pelé de 17 ans porte le Brésil à son premier titre, en battant le pays hôte 5-2 en finale. En 1962 au Chili, malgré la blessure précoce de Pelé, l'équipe de Garrincha conserve son trophée. Mais c'est surtout en 1970 au Mexique que la magie atteint son sommet.

Cette Seleção de 1970, avec Pelé, Tostão, Jairzinho, Rivelino, Gerson et Carlos Alberto, est considérée par beaucoup comme la plus grande équipe de l'histoire du football. Première Coupe du monde retransmise en mondovision et en couleur, elle révèle au monde entier le maillot jaune dont la couleur a aussi une histoire, les samba-skills et le sacre du jogo bonito.

Nike, Ronaldinho et la marque mondiale

Dans les années 2000, le jogo bonito quitte définitivement les terrains brésiliens pour devenir un produit marketing global. À l'approche de la Coupe du monde 2006, Nike lance sa célèbre campagne Joga Bonito, écrite cette fois avec un "a" (forme verbale, "joue beau"). Eric Cantona en est le narrateur. Ronaldinho, Cristiano Ronaldo, Thierry Henry, Wayne Rooney, Zlatan Ibrahimovic, Adriano en sont les visages.

Le 20 octobre 2005, la vidéo de Ronaldinho tapant la barre transversale en série, ballon ne touchant jamais le sol, devient la première vidéo à dépasser le million de vues sur YouTube. C'est un phénomène viral avant l'heure, une révolution dans la communication sportive. La campagne Nike Joga Bonito oppose ouvertement le "beau football" à l'ugly football — celui des tricheurs, des simulateurs, des cyniques. Une déclaration de guerre commerciale autant qu'idéologique.

Pour l'anecdote, Nike avait prévu une journée entière pour réaliser la prise parfaite de cette vidéo. Ronaldinho a réussi le geste dès le premier essai. On vous laisse savourer :

Un idéal en voie d'extinction ?

Depuis 2002 et le dernier sacre brésilien, le jogo bonito traverse une crise identitaire. Le Brésil n'a plus gagné de Coupe du monde depuis presque un quart de siècle. Pire : ses dernières équipes ont souvent été perçues comme tactiques, prudentes, européanisées — bref, plus brésiliennes uniquement par le maillot. La défaite humiliante 7-1 contre l'Allemagne en demi-finale du Mondial 2014, à domicile, a sonné comme un traumatisme national.

Et le football mondial, lui, a basculé. La data, le pressing haut, la verticalité, les blocs compacts, la rentabilité statistique du moindre dribble : l'époque du joueur-artiste cède du terrain à celle du joueur-système. Pep Guardiola plutôt que Zico, le 4-3-3 plutôt que la fantaisie. Beaucoup d'observateurs estiment que le jogo bonito, désormais, n'est plus qu'un souvenir publicitaire. Un rêve qui n'a plus sa place au plus haut niveau.

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