Pourquoi les joueurs brésiliens ont-ils avec des surnoms ?

Pourquoi les joueurs brésiliens ont-ils avec des surnoms ?

Neymar. Pelé. Ronaldinho. Tournez le générique de la Seleção, à de très rares exceptions près, vous ne trouverez presque jamais de nom de famille. Les joueurs brésiliens jouent toujours avec des prénoms, des surnoms ou des sobriquets affectueux.

Cette singularité plonge ses racines dans cinq siècles d'histoire, mêlant colonisation portugaise, esclavage, tradition orale et culte du joueur-artiste.

01  Quand les noms de famille brésiliens se ressemblent tous

Pour comprendre, il faut commencer par regarder un annuaire brésilien.
Les Silva sont 12,5 millions
Les Santos sont 7,4 millions
Les Oliveira sont près de 4 millions

À eux seuls, ces trois noms représentent plus de 10 % de la population du pays. Une situation héritée de la colonisation portugaise et de l'esclavage. Les Africains déportés au Brésil ont, pour beaucoup, reçu à leur baptême le nom de leur maître ou un nom religieux (comme Santos qui signifie les saints, da Silva qui se traduit par de la forêt).

Par exemple, Pelé et Leonardo s'appellent tous les deux Nascimento, sans aucun lien de parenté. Ronaldo, Romario et Ronaldinho partagent leur prénom. Et un état civil brésilien complet peut atteindre des longueurs vertigineuses. Celui de Neymar, par exemple, donne : Neymar (prénom) da Silva (nom de la mère) Santos (nom du père) Junior. Quatre mots, trois ambiguïtés.

"Au Brésil, le nom de famille n'identifie pas grand monde : il y a trop de Silva et trop de Santos pour distinguer qui est qui. Le surnom — l'apelido — devient alors le seul moyen réellement efficace de dire qui l'on est.

02  L'apelido, art de vivre brésilien

Au Brésil, le surnom — apelido en portugais — n'est pas réservé au football. Il fait partie intégrante de la vie sociale. Lula, président de la République, s'appelle officiellement Luiz Inácio da Silva ; il a fait de son surnom une marque politique au point de l'intégrer à son état civil. Tout le monde, au Brésil, a un apelido.

Cette culture de la nomination affectueuse a des racines anciennes. Sous l'esclavage, les Africains déportés étaient souvent désignés par leur prénom suivi de leur région d'origine — João Congo, Maria Angola par exemple. Une manière de réduire l'identité à un fragment, mais aussi, par contournement, de créer une tradition orale de nommage qui survivra à l'abolition de 1888.

Formiga, joueur du Brésil en 1914

Quand les Anglais introduisent le football au Brésil à la fin du XIXe siècle, on appelle d'abord les joueurs par leur nom de famille, à la mode britannique. Mais le sport se popularise, descend des élites blanches vers les quartiers populaires, métisses, afro-brésiliens. Et avec lui, l'apelido s'impose naturellement sur les feuilles de match. Dès 1914, lors du premier match officiel de la Seleção, un joueur figure sous le nom de Formiga"fourmi" en français.

03  Une grammaire codifiée du surnom

L'apelido brésilien obéit à des règles précises. Le suffixe -inho (prononcé "innio") signifie "petit" : Ronaldinho, c'est le petit Ronaldo, manière de le distinguer du Phénomène. Coutinho, c'est le petit Couto. À l'inverse, -ão est augmentatif : Ronaldão, le grand Ronaldo. Le suffixe peut aussi être affectif, paternel, familier.

Les apelidos puisent dans toutes les sources imaginables : un trait physique (Garrincha, "petit oiseau", pour Manuel Francisco dos Santos, en raison de ses jambes tordues), un défaut d'élocution d'enfance (Pelé n'arrivait pas à prononcer le nom du gardien Bilé, qu'il disait "Pilé"), un animal (Formiga, Pintinho "petit poussin"), un objet (Vavá, déformation d'un mot d'enfance), ou tout simplement un diminutif du prénom (Zico pour Arthur Antunes Coimbra).

"Si Edson Arantes do Nascimento ne s'était jamais appelé Pelé, aurait-il connu pareille gloire ? À ses débuts à Santos, on l'appelait pourtant "Gasoline". Difficile d'imaginer le "Roi Gasoline" entrer dans la mythologie au même titre que le Roi Pelé.

04  Une géographie sociale du surnom

Curiosité statistique : tous les joueurs brésiliens ne sont pas logés à la même enseigne. Lors de la Coupe du monde 2014, 17 des 23 joueurs de la Seleção étaient désignés par un seul nom — prénom ou apelido. Mais en regardant de plus près, on constate que les défenseurs gardent plus souvent leur état civil complet (Thiago Silva, Marquinhos, David Luiz), tandis que les attaquants, eux, sont presque tous des apelidos.

L'explication tient à l'imaginaire collectif. Au Brésil, on adore les buteurs, ces artistes du dernier geste. On leur invente des sobriquets de héros, on leur tresse des légendes orales. Le défenseur, plus prosaïquement utile, reste dans son nom. Pas de "Silvinho" mondial, pas de "Marquinho" légendaire — sauf exceptions, ces noms-là appartiennent au domaine du métier, pas du mythe.

05  Le surnom comme marque mondiale

À l'ère du marketing sportif, l'apelido brésilien est devenu un atout commercial inestimable. Un nom court, sonore, exotique se vend mieux qu'un état civil portugais à rallonge. Neymar est plus brandable que Neymar da Silva Santos Junior. Vinicius Jr. est plus efficace que Vinicius José Paixão de Oliveira Júnior. Les clubs européens, les équipementiers, les sponsors l'ont bien compris ! On achète un joueur, on achète aussi un nom.

Ronaldinho avec le maillot du Brésil, souriant après un but

Et puis il y a la dimension romantique. Le joga bonito, ce football d'art que le Brésil revendique depuis Didi et Pelé, ne pouvait pas se contenter de noms ordinaires. Il fallait des surnoms qui claquent, qui chantent, qui dansent comme une samba sur les lèvres des commentateurs. Ronaldinho sonne mieux que Ronaldo de Assis Moreira. Raphinha mieux que Raphael Dias Belloli.

De la favela à la Maracanã, du surnom de quartier à la marque mondiale, le surnom des joueurs brésiliens ont fait un chemin extraordinaire. Il reste, aujourd'hui encore, le plus court et le plus poétique des passeports footballistiques.

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